Un virus mortel pour soigner une maladie génétique
L’adrénoleucodystrophie (ALD) est une maladie génétique responsable du processus de démyélinisation (disparition des couches supérieures) des neurones des systèmes nerveux centraux et périphériques qui se déclare chez les garçons âgés de 5 à 12 ans. Elle touche une naissance sur 20 000. Le gène atteint, nommé ABCD, est situé sur le chromosome X. Caractérisée par une dégénérescence musculaire et cérébrale progressive conduisant à un décès rapide, cette maladie est liée à l’absence de la protéine ALD. Chez les individus malades, cette déficience empêche la dégradation des acides gras à longue chaîne qui s’accumulent dans certaines cellules du système nerveux central. Cette dégradation est assurée en temps normal par les oligodendrocytes, cellules chargées de l’entretien des neurones et de la synthèse de myéline, mélange de lipides et de protéines, indispensable à la rapidité de l’influx nerveux.
Le premier traitement mis en place par les chercheurs et médecins Patrick Aubourg, Pierre Bougnères et Claude Griscelli, date de 1988. Il consiste en une greffe de moelle osseuse venant d’un donneur compatible. L’enfant malade pourra, grâce à cette greffe et après suppression de sa propre moelle, synthétiser la protéine manquante par le biais des cellules qui se sont différenciées à partir des cellules souches contenues dans la moelle osseuse du donneur. Malheureusement, ce traitement ne peut être réalisé que dans de rares cas ; les chances de trouver un donneur compatible avant que la maladie ne se développe de façon trop importante étant très faibles.
Il aura fallu attendre presque 20 ans pour que la thérapie génique soit utilisée pour traiter l’adrénoleucodystrophie.
Patrick Aubourg accompagné cette fois de Nathalie Cartier, directrice de recherche à l’Inserm a réussi à stopper l’évolution de la maladie chez deux enfants atteints en faisant intervenir le VIH (virus d’immunodéficience humaine). On pourrait alors se demander comment un virus pourrait aider à soigner une maladie du cerveau. Dans l’essai réalisé par les deux chercheurs, le virus inactivé a été utilisé comme vecteur dans le but de réaliser une thérapie génique. Le gène fonctionnel codant la protéine ALD a été inséré dans le génome du virus. Le virus a ensuite été mis en contact avec des cellules de la microglie issues des cellules souches hématopoïétiques responsables de la synthèse des cellules sanguines et agissant comme des macrophages dans le système nerveux (donc chargées de phagocyter les tissus lésés, d’intervenir dans les réactions immunitaires). Ces cellules infectées ont été réinjectées dans l’organisme du malade.
Ainsi, les résultats obtenus jusqu’à présent (arrêt de la démyélinisation chez les deux enfants atteints quelques mois après l’injection des cellules modifiées) peuvent laisser espérer une réussite du traitement. Mais l’inquiétude réside dans le fait d’utiliser le VIH comme vecteur. Bien que ce virus ait été découvert il y a plus de 20 ans, sa faculté d’adaptation au milieu dans lequel il se développe et la variabilité de son génome restent des variables non maîtrisées.
Aujourd’hui, malgré les résultats encourageants des scientifiques, l’esprit collectif met surtout en avant le manque de recul que nous avons la thérapie génique. En effet le manque de maturité des différents traitements développés entraîne un sentiment d’incertitude et de peur sur lequel s’appuient la majorité des journaux généralistes. Pas assez informée par les scientifiques, la population ne perçoit les informations qu’à travers les avis plus ou moins réfractaires de la presse.
Les scientifiques restent quant à eux à l’écart de toutes discussions, et ne s’adressent pas à la population créant ainsi un fossé entre les recherches effectuées et l’image que la population a au sujet de la thérapie génique. Malgré leurs réticences à communiquer leurs résultats, ils ont un réel espoir de traiter des maladies héréditaires.
« Même s’il faut rester prudent, (…) nous n’avons pas de raison particulière de redouter un effet délétère lié à l’insertion du vecteur lentiviral dans le génome », poursuit Nathalie Cartier.
Une fois passée la peur qu’inspire l’utilisation du VIH dans une thérapie génique et la compréhension de l’intérêt thérapeutique que représente ce dernier, les scientifiques pourront peut-être appliquer ce type de traitement à l’ensemble des maladies génétiques dans lesquelles le VIH pourrait intervenir.
C. Lecanelier, J. Noizet, E. Popotte, étudiantes Sup’Biotech, promotion 2013.
Sources :
Nathalie Cartier, Hemotopoietic Stem Cell Gene Therapy with a Lentiviral Vector X‐Linked
Adrenoleucodystrophy Science 326, 818‐823, 2009.
Catherine Ducruet, La thérapie génique remporte un premier succès, Les Echos, 09 octobre 2009.
Martine Perez, Quand le VIH inactivé soigne une maladie rare du cerveau, Le Figaro du 06 novembre 2009
